vendredi 09 mai 2008
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Michel Brunet, paléontologue  
Rencontre avec Michel Brunet
Toumaï, le nouvel hominidé ou notre plus vieil ancêtre
Nous avons un nouvel ancêtre : Toumaï. Il a 7 millions d'années (Ma) et fut découvert le 19 juillet 2001 au Tchad en Afrique centrale, là où on pensait ne jamais trouver de trace d'hominidé. Il est représenté par un crâne complet. L'étude de ce crâne montre que ce n'est ni un chimpanzé, ni un gorille. Des questions se posent alors : est-ce lui l'ancêtre commun aux humains et aux chimpanzés ou bien est-il l'ancêtre du rameau humain ? L'analyse des fossiles le place dans une nouvelle race d'hominidés et ses caractères primitifs et dérivés le rapprochent bien singulièrement de notre branche

1 - Pourquoi l'appelle-t-on Toumaï ?

C'est le président de la République du Tchad qui a choisi de l'appeler ainsi. Toumaï signifie " Espoir de vie ". c'est le nom donné dans le désert du Djourab aux enfants qui naissent juste après la saison sèche. Son nom scientifique est Sahelanthropus tchadensis.

2 - Où a-t-il été trouvé exactement? et par qui ?

Il a été trouvé par un membre de l'équipe de Michel Brunet, Ahounta Djimdoumalbaye, à Toros-Menalia, dans le désert Djourab, au nord du Tchad sur l'un des 300 sites à vertébrés fossiles actuellement répertoriés. Ce désert se trouve à 2 500 km de la vallée du Rift, dans la région de Toros-Menalla.

3 - Comment est cette région ?

C'est une région désertique plate et avec des dunes. Elle est aujourd'hui l'objet de violentes et fréquentes tempêtes de sable qui mettent au jour ces niveaux fossilifères anciens.
Depuis 7 millions d'années, il y a eu une alternance de méga lac Tchad (400 000 km2) et de désert, c'est-à-dire de périodes humides et sèches. Le dernier méga lac remonte à 5 000 ans. Aujourd'hui nous sommes en période sèche, donc c'est le désert. Les fossiles ont été découverts dans les sédiments déposés par le méga lac, c'est-à-dire dans les grès lacustres d'une période humide.

4 - Qu'est-ce qu'un hominidé ?

Les hominidés (ensemble du rameau humain) sont considérés comme le groupe frère des panidés (les chimpanzés) avec lesquels ils partagent un ancêtre commun.

5 - Pourquoi dit-on que Toumaï est un nouveau genre, une nouvelle espèce d'hominidé ?

Parce qu'il possède une association de caractères primitifs et dérivés qui permettent de le distinguer à la fois des grands singes africains actuels (gorilles et chimpanzés) mais aussi de tous les autres genres d'hominidés fossiles décrits jusqu'à ce jour. Ces caractères indiquent clairement son appartenance au rameau humain et le séparent des Gorilles et des Chimpanzés. Ils montrent aussi qu'il est proche du dernier ancêtre commun aux chimpanzés et aux humains.

6 - Quels sont ces caractères ?

L'étude du crâne et des dents de Toumaï permet aux paléontologues (spécialistes des fossiles) de déduire beaucoup d'éléments qui le classent parmi les hominidés :
Le crâne : Sa face est haute et il possède un gros bourrelet sus-orbitaire qui n'est pas caractéristique des singes. Sa mâchoire est peu prognathe (elle n'avance pas). La capacité cérébrale est comparable à celle des chimpanzés actuels mais différente. Le trou occipital, trou par lequel sort la moelle épinière, a déjà commencé à migrer vers l'avant, ce qui indique que Toumaï est déjà en position presque debout. Le crâne indique aussi que la taille de Toumaï était proche de celle d'un chimpanzé.
Les dents : Toumaï a également une dentition qui s'approche de celle de l'hominidé et est bien différente de celle des grands singes. Il a, par exemple, des canines supérieures de petite taille. La morphologie de ses dents, l'épaisseur de l'émail et l'absence d'espace entre les dents (diastème) indiquent aussi qu'il appartient plutôt au rameau humain qu'à celui des singes
Mais l'utilisation actuelle des technologies mondiale pour analyser les fossiles de Toumaï doit permettre d'en apprendre encore beaucoup. Par exemple, ces technologies de pointes permettent de scanner avec la puissance de rayons nécessaire, de reconstituer une image du crâne en 3D et de composer une mâchoire composite. Avec le 3D, on a pu travailler sur l'oreille interne. Or, l'oreille permet de connaître la position du crâne par rapport au corps et donc le moyen de locomotion.

7 - Etait-il bipède ?

La position du trou occipital de Toumaï se retrouve chez des hominidés plus récents qui étaient bipèdes. C'est donc un caractère que l'on connaît associé à la bipédie. Mais ce caractère reste insuffisant pour dire que Toumaï était bipède même si l'analyse de la face et de la base du crâne conforte cette hypothèse.

8 - Est-ce que les dents peuvent apprendre beaucoup de choses ?

Oui. Les dents sont des parties du corps très résistantes qui se fossilisent bien. Leur étude permet aussi de déduire le régime alimentaire.
Mais d'autres dents permettent d'en apprendre sur Toumaï. Ce sont toutes les dents d'animaux trouvées dans un périmètre proche de Toumaï (500 m2). L'étude de ces dents de mammifères, de poissons et de reptiles permet de savoir ce que les animaux mangeaient et donc de recomposer le paysage.

9 - A-t-on trouvé beaucoup de fossiles sur le site de Toumaï ?

Plus de 700 fossiles de mammifères qui ont tous été analysés un à un. Ils constituent une faune très riche et diversifiée. Il y avait des spécimens de cochons, d'antilopes, d'éléphants, d'anthracothères (entre le sanglier et l'hippopotame), des nyanzachoeres (sangliers de très grande taille), des bovidés, des gazelles, des hipparions (" cousins " du cheval), etc. Certains micros fossiles comme des dents de rongeurs, peuvent mesurer moins d'un millimètre. Ces restes de vertébrés représentant quarante-deux espèces dont vingt-quatre de mammifères primitif. Ils ont été découverts en balayant le désert et en tamisant le sable.

10 - Alors le paysage était comment ?

On sait qu'il vivait sur un paysage très plat où ont alterné de grandes périodes d'humidité et de sécheresse. Le lac Tchad s'est donc plusieurs fois agrandi ou a diminué. Quand il diminue, il laisse des sédiments sur lesquels la flore se développe et donc la faune y vient pour s'en nourrir. De même, il y avait des poissons dans le lac. Un lac est aussi alimenté par des rivières qui permettaient elles aussi aux hommes et aux animaux de venir se désaltérer. Le contexte géologique et faunique indique une mosaïque de paysages. La composition de la faune témoigne de la diversité de ces paysages, plus ou moins ouverts, situés entre lac et désert, c'est-à-dire dans un contexte original très inhabituel.
Toumaï est associé à des pieds de dunes fossiles et une faune variée, il y a donc une mosaïque de paysages et il est difficile de dire dans quel paysage il vivait exactement, mais une chose est sûre, il n'y a pas de trace de forêt (qui est le milieu de vie des Gorilles). Les études sont en cours pour répondre dans quel endroit de cette mosaïque Toumaï vivait.

11 - A-t-on trouvé autre chose ?

Oui. On a aussi trouvé au même endroit des restes qui appartiennent à cinq individus différents. Ce sont deux fragments de mâchoire et trois dents (1 canine inférieure, 1 incisive supérieure et 1 molaire supérieure). Ce qui veut dire que l'équipe se trouve en face de la première famille de préhumains. Or " le bipède pouvait parcourir des distances plus grandes sur un espace plus grand pour la collecte de nourriture, ce qui donne la possibilité de vivre en groupe ".
Michel Brunet, paléontologue, est professeur à l'université de Poitiers et directeur de la Mission paléoanthropologique franco-tchadienne. C'est lui qui a mis à jour au Tchad les reste du plus vieil hominidé connu, baptisé "Toumaï" ("espoir de vie" en langue goran).

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